Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /2009 04:11



                

  Ce récit est un conte normand.

Il était une fois un jeune chiffonnier nommé Kiou Cher (Kiou Cher signifie « petit chéri »). Ces parents l’avaient nommé ainsi et ça lui était resté.

Avec sa carriole il faisait du commerce itinérant de chiffons, de peaux de lapins et de ferrailles.

 

 

 

Un jour, alors que son travail l’amenait à traverser une forêt, il vit dans une clairière une pie, un lion et une fourmi qui se disputaient la dépouille d’un animal mort.

Le lion s’avança en rugissant vers un Kiou Cher qui croyait bien que sa dernière heure était venue.

Le lion prit la parole :

« nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord sur le partage de cette proie. Si tu découpes toi-même une part pour chacun de nous, tu mettras fin à notre différent et tu en recevras récompense ».

Bien que saisi de peur, Kiou Cher sortit son couteau et découpa la bête en trois parts égales.

Le lion dit alors :

« merci, ta récompense sera la suivante :

enlèves un poil de ma queue et gardes le précieusement. Si d’aventure tu as besoin de ma force, ce jour là il te suffira de dire ‘ par le pouvoir de mon poil de lion, que je sois lion’ et tu deviendras lion . »

La pie arriva vers Kiou Cher et dit à son tour :

« enlèves une plume  de sur mon aile et gardes la précieusement. Si d’aventure tu as besoin de voler, ce jour là il te suffira de dire ‘ par le pouvoir de ma  plume de pie, que je sois pie’ et tu te transformeras en  pie. »

Enfin la fourmi s’approcha de Kiou Cher et lui dit :

« enlèves une de mes pattes et gardes la précieusement. Si d’aventure tu as besoin de devenir d’une taille minuscule, ce jour là il te suffira de dire ‘ par le pouvoir de ma  patte de fourmi, que je sois fourmi’ et tu te changeras alors en fourmi. »

 

 

Kiou Cher prit alors congé d’eux et continua sa route.

Il arriva dans un village. Il cria alors à tue tête pour que les gens de toutes les maisons entendent qu’il avait des ferrailles, des chiffons et des peaux de lapins à vendre. Mais le village demeurait désert et silencieux, aucune réponse ne se fit entendre et toutes les maisons avaient leurs volets fermés.  Cette apparence de « ville fantôme » surprit Kiou cher….Sans doute Kiou Cher craignait-il qu’un Carot ait ensorcellé le village. (4)

Mais il rencontra enfin une vieille femme qui était assise à son rouet devant sa porte.

-« êtes vous la seule habitante du village » demanda Kiou Cher.

-« ah mon pauvre sire, les gens restent tous barricadés chez eux à cause du Corps-Sans-Ame ! » répondit la vieille femme.

-« c’est quoi le Corps-Sans-Ame ? » répliqua Kiou Cher

-          « Un homme de force colossale et  de taille Gigantesque, il a Sept Têtes. Il habite dans une tour sur un rocher au milieu de la mer. Il a capturé la fille du roi, le Corps-Sans-Ame retient la princesse prisonnière dans sa tour au milieu de la mer. Le roi à promis que celui qui tuerait ce monstre géant aura pour récompense d’épouser la princesse délivrée. Tous les hommes jeunes et forts qui ont essayé ont tous été dévorés par ce monstre. » lui expliqua la vieille femme.

 

 

Kiou Cher décida alors d’aller délivrer la princesse. Il laissa sa carriole dans ce village : il partit en route vers la mer, à pieds.

L’histoire ne dit pas si oui ou non Kiou Cher, à pieds et donc vulnérable rencontra à travers bois, villages et champs vallonés quelque milloraine (1) ou dame verte, ni si il croisa en route des brigands, dragons ou serpents géants.

En tous cas,  qu’il soit ou non passé par le pays des margriettes (3) ou par un autre chemin, toujours est-il qu’ après trois jours de marche, Kiou Cher arriva dans un grand pré bordé d’une falaise qui surplombait la mer. Là se tenait un bouvier gardant un troupeau de très nombreux bœufs : de quoi tenir pendant dix sièges pour des légions entières !!!

Kiou cher lança :

« dis moi mon gars bouvier, tu saurais ou que c’est la tour du Corps-Sans-Ame ? »

« Oui mon jeune gars, c’est moi son bouvier. Je m’occupe de ses bœufs, il les dévore ensuite quand je les ai bien engraissés, parceque lui il lui faut sept gros bœufs à manger tous les jours. Mais si je te dis le chemin et qu’il l’apprend, il me mangerait aussi. » répondit le bouvier.

-          « n’aies crainte, je suis venu pour tuer ce monstre. Dis moi ou est sa tour et tout le pays sera délivré » rétorqua Kiou Cher.

Mais le bouvier épouvanté lâcha alors son bâton et s’enfuit à toute vitesse : Kiou Cher entendit alors derrière lui un effroyable mugissement. Kiou Cher se retourna et était désormais en face de ce monstre géant aux sept têtes humaines plus effrayantes les unes que les autres. L’heure de la confrontation entre Kiou Cher et le Corps-Sans-Ame avait enfin sonné !!!

 

 

Le jeune chiffonier lança « je suis Kiou Cher et je viens te tuer »

Kiou Cher sortit aussitôt de sa poche le poil de lion et prononça la formule magique :

-«  par le pouvoir de mon poil de lion, que je sois lion »

Ainsi métamorphosé en lion, Kiou Cher bondit sur le monstre dont il arracha les sept têtes avec sept coups de dents. Le cadavre du monstre gisait dans le pré.

Le bouvier soulagé et émerveillé arriva vers Kiou Cher pour lui dire enfin :

« la tour se trouve tout droit là-bas, au milieu de la mer, derrière ce rideau de nuages ».

 

 

Kiou Cher dit alors « que je redevienne homme », puis redevenu homme, il rangea le poil de lion dans sa poche dont il sortit sa plume de pie. Il dit alors : «  par le pouvoir de ma  plume de pie, que je sois pie ».

Transformé en pie, Kiou Cher s’envola d’une traite au dessus de la mer. Après avoir franchi l’épais rideau de nuages, Il arriva bientôt à la tour. Une très grande tour noire fermée par une porte en fer de taille gigantesque. Kiou Cher se posa au pied de la tour, se retransforma en homme, et réfléchit brièvement à la façon d’entrer dans la tour. C’est alors qu’il pensa à prendre la patte de fourmi. Il dit « par le pouvoir de ma  patte de fourmi, que je sois fourmi ». Kiou Cher devenu fourmi réussit ainsi à passer sous la grande porte.

Il finit par trouver la princesse, morte de peur au fond d’un sombre cachot. Kiou Cher lui dit alors

-« je vous ramène chez votre père »

-« mais comment allez vous faire ? » lui répondit la fille du roi.

-« il vous suffira de prendre cette patte de fourmi tout en me tenant la main avec votre autre main. A mon signal vous prononcerez la formule que je vous dirai ».

C’est ainsi que la princesse se transforma en fourmi et Kiou Cher en pie. La fourmi grimpa sur le dos de la pie. Il survolèrent alors la mer d’une traite, puis arrivèrent sans encombre chez le roi.

 

 

Le roi était évidemment fou de joie de retrouver sa fille, mais était rebuté à l’idée de marier sa fille avec le chiffonnier qu’était Kiou Cher. De plus, un seigneur des environs souhaitait épouser la princesse et voulait donc évincer son rival Kiou Cher qui, lui, ne se doutait de rien.

Au Palais Kiou Cher savourait les honneurs, les compliments et la vie de rêve qui lui était alors offerte depuis peu. De plus il vivait un amour réciproque avec la princesse.

Pourtant un jour le seigneur (secrètement rival amoureux de Kiou Cher) arriva et proposa très gentiment à Kiou Cher , avec force flatteries, d’aller faire une promenade au bord d’une falaise. Peu méfiant, Kiou Cher accepta. Une fois sur le sentier, le seigneur jaloux poussa Kiou Cher qui tomba de la falaise. Le seigneur rentra au palais en feignant d’avoir les membres endoloris et avait déchiré ses manches pour rendre le récit plus crédible. Il dit aux gens du palais que Kiou Cher était accidentellement tombé de la falaise en trébuchant sur une pierre et qu’il avait tenté en vain de ratrapper Kiou Cher.

 

Au cœur de ces intrigues de cour, le conte ne mentionne malheureusement pas si oui ou non ce château était le repaire secret d’un  Goublin ….(2)

 

Croyant Kiou Cher mort, la princesse pleurait. Le roi quant à lui, faisait semblant d’être triste (mais était  secrètement content à l’idée que la princesse épouse ce seigneur). Le mariage entre la princesse et le seigneur étaient prévues pour bientôt. La princesse regretta si amèrement la disparition de Kiou Cher, qu’éffondrée,  elle n’avait même pas la force de refuser d’épouser le seigneur.

Le jour du mariage, au tout début de la cérémonie Kiou Cher en personne entra dans la salle et se prosterna devant le roi. Le seigneur félon, pris de panique, chercha à fuir. Mais Kiou Cher dit aux gardes de fermer les portes, ils s’exécutèrent.

Kiou Cher raconta alors à l’assemblée que le seigneur le poussa du haut de la falaise et que dans sa chute, peu avant de toucher l’eau, il s’était transformé en pie avec sa plume de pie. Il raconta comment, une fois devenu pie il s’envola pour aller sur le toit du palais.

La princesse, folle de joie sauta au cou de Kiou Cher et demanda à son père d’épouser Kiou Cher conformément à la promesse formulée par le roi à l’époque où le Corps-Sans-Ame terrorisait la région.

 

Le seigneur traître fut jeté en prison. Kiou Cher et la princesse vécurent heureux, longtemps et sereinement car il gardaient toujours précieusement dans un coffre le poil du lion, la plume de pie et la patte de fourmi.

 

FIN DU CONTE

 

NB : il s’agit de ma retranscription de ce très ancien conte, désolé par avance des éventuelles imprécisions ….

 

 

 

Notes d’ambiance :

(1)     dans les légendes normandes, les milloraines c’est un peu comme les « dames blanches » sauf que les milloraines sont des créatures femme de très grande taille, vivant dans les forêts. Elles ne viennent tourmenter et jouer des tours aux voyageurs que si ces derniers viennent leur adresser la parole. Certaines fois  il leur arrive pourtant de se tapir dans les branches des arbres, en attendant de sauter  sur les chevaux des voyageurs alors  submergés par ce poids excessif,  et ce dans le même but que quand métamorphosées en chevaux elles prenaient sur leur dos le voyageur pour l’emmener dans l’eau et l’y noyer .  D’autres fois elles atterrissent directement de tout leurs poids sur les épaules des voyageurs surpris et aveuglés.  Certains ont dit que les milloraines étaient des lavandières de nuit rencontrables au bord des lavoirs. Elles lavent au clair de lune les linges des morts. Elles peuvent demander à qui les aperçoit de laver le linge à leur place, si ce voyageur imprudent lave mal le linge, elles lui cassaient les os des bras puis l’abandonnaient dans l’herbe. 

 Les dames vertes quand à elles se rencontrent uniquement dans les forêts normandes (et pas dans les lavoirs), si un sorcier leur en donne l’ordre elles peuvent s’en prendre à un braconnier ou à un voyageur en le poursuivant avec une violence furieuse.

(2)     Quasiment chaque château normand, chaque maison ou souterrain secret avait son goublin (alias « gobelin ») qui veillait sur son trésor, qui rendait parfois quelques services, mais qui aimait beaucoup jouer des tours…. Gobelins qui sont eux aussi très présents en Angleterre, évidemment…

(3)     « le prince a tête de singe » est quand à lui un conte normand que l’on trouve aussi parfois sous le titre « le pays des margriettes », article narrant ce conte, ici http://www.unblogreveur.net/article-30352700.html     (la version « le prince à tête de singe »), la version à la fin différente et intitulée « pays des margriettes » est à la bibilothèque de Lisieux, vous pouvez la lire sur ce lien-ci   http://www.bmlisieux.com/normandie/contes02.htm   ) 

(4)     dans les vieilles croyances normandes certains sorciers des villages étaient appelés « carats/carots » : les gens croyaient qu’ils jetaient des sorts qui tuaient les vaches, qu’ils jetaient des sorts donnant des maladies aux hommes.

 

 

 

 

 

 

Par Benoitreveur - Publié dans : Fantastique/légendaire/SF - Communauté : Nos contes préférés
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